Sur des similitudes entre l'alchimie et l'écriture du haïku

par Serge Tomé

Home

Préambule 

Étant physicien de formation, je ne pense pas que l'on ait pu ou pourrait obtenir quelques résultats matériels en utilisant les techniques de l'alchime. Si j'évoque l'alchimie, c'est dans sa démarche philosophique et pour son importance dans l'histoire des idées.

Introduction

L'alchimie constitue un ensemble de notions théoriques et pratiques. Elle se compose essentiellement de l'alchimie spéculatoire, visant à bâtir une explication du monde physique, procédant par cheminements intellectuels et l'alchimie opératoire, ensemble de techniques basées sur cette conception du monde. Ces démarches ont fourni un vaste corpus de textes (traités), au style très particulier (le grimoire) Son seul intérêt pratique actuel reste le type de démarche caractéristique et, depuis C.G. Yung, d'être, par l'étude de ses traités, une fenêtre d'observation de notre inconscient.

Il m'a semblé intéressant de souligner des points de similitude entre l'écriture du haïku et la démarche alchimique. 

L'alchimie pratique et spéculative se compose d'un ensemble de règles, élaborées par la tradition, parfois contradictoires. Elles sont parfois regroupées en traités, et sont le prétexte à la formation de nombreuses écoles . Pour le haïku, il en va un peu de même; on admet comme communes une petite série de règles, les autres sont controversées.

Il n'y a pas de recette ou processus définis pour obtenir le résultat, seulement des conseils.

On réussit si on est appliqué, après avoir peiné, (Calcination des cendres en alchimie) . Pas toujours en sachant pourquoi, il faut préparer les circonstances pour que l'événement se passe (le moment haïku).

Il faut un long apprentissage, lire les traités des maîtres, s'être préparé en mettant de l'ordre dans son esprit. C'est essentiellement vrai pour la tendance Zen du haïku; un peu moins pour les autres tendances, néanmoins, arriver à obtenir un regard original et neuf sur les choses aide beaucoup.

L'alchimie est une technique que l'on pratique seul. Il s'agit de la découverte par une homme seul. Même si cela se pratique en concours et qu'il se discute a posteriori, le haïku reste l'oeuvre créatice d'une seule personne.

Tant l'alchimie que l'écriture du haïku offrent à une personne seule la possibilité de créer quelque chose de fort, un objet unique, avec peu de moyens. C'est la possibilité de découvrir et de réaliser quelque chose.

À trop essayer, ou en voulant brûler les étapes, on ne réussit à rien d'autres qu'à produire, peut être un bel objet, mais dénué d'authenticité. Pour le haïku, cela se remarque aussi.

L'alchimie opératoire, comporte des pièges attirant ceux qui la pratiquent par convoitise. Donner une trop grande importance à la technique par rapport à la démarche conduit à se perdre en chemin et à ne rien produire d'authentique. Pour le haïku, attacher trop d'importance à la technique nuit à la spontanéïté et au résultat. Le respect strictement technique est aussi une manière de voir si l'auteur attache plus d'importance à la forme qu'au fond.

La démarche modifierait l'homme, c'est en réalité la seule réalisation pratique. D'où le rôle de l'alchimie spéculatoire. En fait, on recherche quelque chose et on trouve autre chose. Cette dualité est l'essence du style alchimique, on parle d'une chose et il faut en comprendre une autre. Le haïku parle de choses simples au premier niveau de lecture, pour évoquer en filigrane des réalités plus profondes. 

La matière première peut être n'importe quoi. C'est le concept alchimique de Terre Noire (Terra Nigra). Un peu comme pour le haïku, dont le sujet fait partie de la vie de tous les jours.

Pour obtenir le résultat en alchimie, on procède à des épurations successives devant débarasser l'objet de ses impuretés. Le haïku se compose d'un seul coup, mais se raffine après coup, pour l'épurer des redondances possibles. L'objet construit doit être cohérent.

Il y a des maîtres, mais ils ne fixent pas toutes les règles. Ils enseignent essentiellement par des exemples. Le non-dit a une très grande importance. Un haïku doit être clair, facilement compréhensible, mais sa force réside surtout dans le non-dit, dans les notions évoquées chez le lecteur. Tout n'est pas explicable au débutant, il doit sentir beaucoup de choses.

Le mécanisme de projection est commun. Dans les deux cas, le lecteur ou l'adepte projette son inconscient dans la lecture ou le travail. Cette participation est fondamentale pour obtenir un effet.

Il y a épiphanie, c'est à dire une possibilité d'apercevoir, les 'structures sous-jacentes' du monde. Pour le haïku, cela correspond au moment haïku (aha moment, monoaware en japonais). Pour l'alchimiste, cela correspond à découvrir les secrets du fonctionnement du monde.

Il existe un fond philosophique important. Pour une partie de la communauté haïku internationale, cela correspond au Zen, pour d'autres, au fond animiste.

Dans les deux cas, on utilise une approche où toutes les choses sont en relations mutuelles. 'Un le Tout' est la devise alchimique. Le haïku tend à créer et à illustrer des relations imaginaires parfois insoupçonnées entre les choses.

L'alchime est profondément basée sur la nature, nature des choses. Le haïku est fondamentalement lié à son environnement, sinon à la nature (kigo ou mot de saison).

Fondamentalement, on retrouve dans les deux cas une pensée symboliste, par image. En alchimie, on donne une image pour exprimer un concept. Le haïku exprimera des notions abstraites ou des sentiments au travers d'images très concrètes de choses simples et communes.

Il faut noter qu'à part ces points de similitude, il existe beaucoup de points de divergences entre l'alchimie et l'écriture du haïku.

Conclusion

Loin de penser à une filiation ou à une origine commune, bien que l'alchimie opératoire ait été très importante en Chine et assez intégrée à la mentalité locale, je pense qu'il s'agit de manifestations d'une motivation commune sous-jacente.

Il s'agit, pour moi, d'une démarche de base de notre inconscient qui se matérialise sous ces deux aspects, dont les caractéristiques sont notamment : 

- une recherche intuitive et inconsciente des relations supposant expliquer le fonctionnement du monde physique ou phénoménologique (le monde que nous voyons, touchons, imaginons).

- le désir secret pour l'individu de réaliser quelque chose d'exceptionnel avec peu de moyens.

- le développement d'une explication, une vision poétique du monde physique

- le dégagement un 'joyau' de la 'gangue' du quotidien

On peut citer aussi un autre voisinage : la peinture chinoise où le peintre recrée le monde avec un peu d'eau et d'encre noire.Ce voisinage est plus fort mais plus naturel. Je ne l'ai donc pas développé.

 

tempslibres - free times
Copyright Serge Tomé, 2000