La dimension sociale du haïku
par Serge Tomé

Conférence donnée à la Maison du Livre de Saint-Gilles (Belgique), le 8 février 2007

Aspect rarement abordé. On parle plutôt souvent d'historique, de styles et de techniques.

Caractéristiques pour mieux comprendre

Historiquement

Haiku = poésie partage, élaborée en groupe dès son origine et par son essence de début de renku.

Taille, vitesse de lecture, d'écriture, temps consacré faible se glissant dans les trous (culture zapping).

Poésie de proximité

Le haïku est devenu la notation du regard. Haiku note "objectivement" les choses mais les met en perspective, en relation de manière grave ou humoristique.

Partage du regard, proximité entre l'auteur et le lecteur. Proximité favorise la création de groupes puis de listes internet très actives. Listes qui ne sont que la version actuelle des groupes anciens.

Actuellement : Naissance d'une communauté (1996 - )

Pratiquée par des groupes locaux, d'abord en kukai (concours), magazines à petits tirages mais parfois diffusant loin, puis listes internet après 1996.

Anglais devient la langue d'échange car les Anglos sont les plus avancés et les USA sont les seuls présents au début de l'internet.

Japonais absents pour des raisons culturelles (rejet de l'ouverture dans la tradition séculaire), linguistiques (typographie, langue).

Naissance d'une communauté d'auteurs dans laquelle évoluent des groupes constitués ou non autour d'abord des listes, puis des sites ou associations fomelles ou informelles. Les auteurs sont conscients de cette notion.

Notion de communauté n'émerge pas au début. Ne devient effective que lorsque beaucoup de groupes diffusent et que le rythme d'échange explose avec les emails. Alain Kervern l'entrevoit en 1987 dans son essai "Malgré le Givre". André Duhaime (Québec) : Anthologie mondiale du haïku (livre puis site en 1998) est un des premiers à matérialiser pour le monde francophone la notion de communauté.

Notion importante : Associations et listes dans la mouvance de la faculté des anglos à se rassembler autour d'un projet. Dynamique "grass-root (chiendent)" prend le relais des groupes fermés japonais et des associations "classiques" vivant autour de leur revue. Faculté qui donne une supériorité aux anglos sur les autres et qui s'ajoute au poids de leur langue. Ils sont partis plus tôt, plus vite, plus facilement, plus dans la continuation de leur comportement. Dans tout site ou association, se pose invévitablement la question de la traduction vers l'anglais pour être "présent".

Dynamique intérieure aux groupes

Apparition d'une dynamique à l'intérieur de ces groupes. Le haiku sert de ciment et les relations se créent entre le groupe et chaque membre. -> Solidarité, échanges, partage. La pratique devient un lien pour les personnes isolées par la localisation, l'âge, les relations, l'environnement familial (dimension sociale) Le groupe sert parfois cadre de communication pour désenclaver la personne. Les interactions dans le groupe nivellent les différences. (rôle social).

Communication du type messages et non chat, ICQ, MSN. Plus proche de l'écriture (manuelle) par l'asynchronisme, la non présence simultanée. L'attente de la réponse a de l'importance. Le délai permet d'éviter certains types de relations ou levées d'inhibitions (forums). Un temps plus lent.

Groupes sont souvent très soudés partageant les émotions de la vie. Les présences sont très suivies, quotidiennes parfois matin et soir. pour une durée d'une à deux années.

Alignement sur un consensus implicite. Celui qui diverge trop s'en va essaimer ailleurs. Dynamique classique des groupes.

Diverses organisations : du groupe à gourou au groupe utilitaire de publication. Une dynamique émerge : celle du vol d'oies sauvages avec un meneur promu implicitement pour un temps et remplacé de manière fluide par un autre (groupes stables). A nuancer par une tendance récente de l'évolution à se figer.

Dynamique à l'intérieur de la communauté

- Prise de conscience de la notion de communauté.

- Etre présent avec son groupe mais aussi partager les émotions collectives (tremblement de terre, attentat, guerre) mais aussi deuils (collectifs ou personnels) : murs de haïku en protestation, témoignage, participation... Recueils commémoratifs rassemblés en quelques heures de partout dans le monde et parfois lus aux enterrements.

- Apparition de projets d'édition agrégeant les auteurs, d'auteurs faisant autorité.

- Apparition d'associations transnationales voulant se partager les zones d'influence (WHA, WHC, HIA...), plus modestement l'AFH pour la Francophonie.

- Rencontres internationales (associations transnationales ou nationales), voyages-rencontres, visites personnelles chaleureuses et informelles (haïkistes voyageant de maisons en maisons).

- Mise en application du modèle de la pizza : projets avec des gens avec qui on n'est d'accord sur rien d'autre (parenthèse d'écriture).

- Structure similaire à la communauté scientifique : auteurs, sommités, sujets, journaux, références, rivalités, guerres de religions pour des détails stylistiques...

Tout n'est pas rose... Rivalités, conflits de pouvoir, calculs, chapelles, discussions byzantines ... Apparition récente du modèle économique classique de l'édition.

Le haïku comme témoin de l'évolution du monde culturel

Evolution rapide du paysage de la publication parce que les infos circulent rapidement et que peu d'argent est en jeu. Structuration similaire à l'édition classique mais en quelques années seulement car l'objet est plus petit et donc le cycle de publication passe d'un an à une semaine.

La communauté apparait un laboratoire de la mondialisation et de l'édition :

On assiste aussi très rapidement car la forme est petite et demande peu d'effort à la transition lecteur > auteur > éditeur. Préfiguration de la tendance lourde du passage de consommateur à acteur. Passage de la liset au blog sans passer par le site. Tout le monde devient éditeur.

Un dernier aspect : Poésie personnelle. - La dimension ethnographique

- Certains peuples en font, d'autres peu ou pas. Origine probablement historique dans le succès des traducteurs du 19 et 20ème mais pas seulement (exemple français versus anglo).

- Certaines langues prédisposent par leur concision des mots ou de leur grammaire (anglais).

- Certaines cultures littéraires ne semblent pas adaptées à l'origine et demandent plus d'effort : français par exemple par l'importance donnée aux impressions et à la place de l'auteur.

- Certaines cultures semblent plus adaptées à cette forme "stricte", plus régulée. Les anglos versus les francophones par exemple. Faculté de se mettre en groupe, à construire plutôt qu'à se promouvoir soi-même. (Anglos sous le modèle protestant Angleterre 17eme).

- Le haiku se pratique généralement après 40 ans. Transition interne, changement d'environnement familial, de regard sur le monde. Il est aussi bon avant 10 ans, après l'enfant perd son regard naïf etcherche ) plaire à l'adulte.

- L'importance de la relation au Monde se reflète dans les styles. Aspirations, regards holistiques, "animistes", dans ou à côté du monde.