L'édition....
par Serge Tomé

Il restera toujours cette divergence entre le papier et les medias volatiles (toutes les techniques électroniques utilisables sur l'internet).

La difficulté est que l'un arrive après l'autre et apparaît donc comme une évolution, une substitution. Toute l'incompréhension vient de là.

Ces deux médias ont des usages différents.

Le papier est le domaine du durable, du toucher, de la réflexion, de l'intime. Coûteux, le papier est lié à l'argent, au pouvoir de l'argent, à des impératifs de rentabilité, aux pressions des éditeurs. Peu efficace, le papier par sa diffusion extrêmement restreinte, ne permet à l'auteur de se faire connaître que des habitués, dans un rayon très limité. Rayon qui d'ailleurs s'est fortement élargi depuis la publicité des livres sur l'internet. Ce qui démontre bien ma thèse. Le papier n'est efficace que sur la durée et la matérialité. Support inaltérable de qualité, il permettra de prendre connaissance de l'auteur pendant quelques siècles encore. Le livre est un objet de plaisir, sensuel, intime.

Les medias électroniques sont le domaine de la diffusion, du partage et de l'échange, de la vitrine, de la création de relations entre personnes. Ils agissent aussi en extension ou plutôt en avant-garde du papier. Ils sont le monde alternatif, celui de la contestation, de la liberté de l'auteur, de l'affranchissement du pouvoir de l'argent, de celui de l'éditeur, de la distance. A tel point que la relation traditionnelle entre la notorité et le tirage (ou surface) n'est plus respectée. Un auteur médiocre pourra s'offrir une surface plus grande qu'un auteur de qualité mais moins habile dans ces nouveaux medias. IL faut ajouter à cela qu'il n'existe pas de moyens de produire à l'autre bout un objet de qualité au sens du livre. Il faut recourir à des animations qui n'auront qu'une durée de vie limité à quelques années. Il faut voir ces medias comme des vecteurs d'idées dématérialisées, de plaisir instantané qu'il faudra sauvegarder sur d'autres supports pour les péréniser.

On voit donc que le problème se pose au recouvrement des deux medias : Faut-il publier en papier ou en internet ?

La réponse est à rechercher dans les objectifs que l'on vise :

L'internet a modifié profondément la notion de droit d'auteur. Il est techniquement impossible que l'on empêche la copie de ce qui est diffusé. La photocopie a aussi contribué à cette évolution. L'auteur est devant le dilemme suivant : Si je veux être connu, je dois diffuser (logique de la thèse du chercheur universitaire). Si je diffuse, je suis copié. Donc, si je veux conserver mes droits, je ne diffuse pas et je ne suis pas connu...

On en est donc arrivé à la dynamique suivante : Je diffuse le plus vite possible, le plus loin, le plus largement possible pour que je sois identifiable, pour que mon style soit connu. Peu importe que l'on me copie. Mon pouvoir réside à la fois dans la capacité à produire une nouvelle ouevre originale et dans le fait que si on me copie, on le reconnaîtra car je suis connu. C'est un glissement fondamental qui est d'ailleurs matérialisé par l'apparition des licences libres du type Copleft, CopyArt, Creative Commons.

Il faut penser ces deux medias comme complémentaires, avec des zones de recouvrement. Il faut aussi penser leur usage en fonction de la règle suivante : Plus il y aura d'argent mobilisé, moins il y aura de liberté.

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Le monde du haïku s'industrialise. La communauté évolue, passe au stade suivant. Avec la croissance du public, des auteurs, des groupes naissent sur les modèles de l'édition. L'artisanat, le franc-tireur, rentrent dans le rang ou disparaissent. On passe de la publication plaisir individuelle à la publication organisée, régulée, plus froide. Peu à peu, par agrégation, des groupes plus importants se forment, acquièrent des positions dominantes. Ils imposent leurs règles, leurs priorités, restreignant la liberté des auteurs. Ces groupes attirent les auteurs par leur pouvoir de diffuser. Et l'on réinvente le monde de l'édition. Un symptôme est alors le passage au papier qui apparait alors comme une consécration. De liste de publication, on passe au magazine internet puis à la revue papier... C'est une trajectoire normale.

Le monde du papier résiste difficilement aux contraintes de rentabilité car infiniment plus que dans le monde internet, chaque publication coûte et donc doit rapporter. Y a-t-il encore des Editeurs, de ceux qui publient du plaisir, des idées quelqu'en soit le coût ?

A cette rentrée dans le rang, dans la logique économique dominante, je préfère la publication agile. Pas d'argent, pas d'enjeux, pas de contrainte, pas d'attente, pas de délai. Liberté maximale, partage, échange, plaisir de mettre en ligne, de rencontrer, de découvrir, de présenter.

Et l'édition redevient pur plaisir....