Haïku anglophone et haïku francophone – différences actuelles, contextes et évolutions
par Serge Tomé

J'ai choisi de parler de ce que je perçois comme différences entre le haiku francophone (non Canadien) et le haiku anglophone (international) en partant de leurs évolutions. Je pense en effet, que c'est dans le haïku que le contexte technique et international joue le rôle le plus important dans l'évolution.

J'insiste sur le fait que mes constatations portent sur l'état actuel du haïku francophone et non sur sa nature intrinsèque, même si je pense que certains traits stylistiques ne sont pas près de disparaître. J'insite aussi sur le fait que je ne suis pas un admirateur béat des Américains.

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Quelques mots en préambule pour expliquer comment je suis venu au haiku. Au dela de l'expérience personnelle, ils permettent de mieux comprendre mon propos. J'ai découvert vers 1985 le haiku dans un livre sur les styles littéraires.

Feu sous la cendre
Maison sous la neige
Minuit

C'est amusant mais l'ouvrage très technique ne cite même pas l'auteur... Un détail qui en dit long sur la considération pour ce genre en 1981. J'aimais bien mais il était difficile à cette époque de lire des haïku. La principale source publqiue était les Editions Moundarren, mais seulement pour les haïku classiques. En 1998, j'ai décidé de m'en servir pour noter des impressions de voyage. Une technique dont j'ai appris par la suite qu'elle était pratiquée par les Japonais classiques. Puis j'ai découvert l'internet cette année-là et donc j'ai cherché les haiku. A l'époque, il y avait déjà des groupes organisés aux USA qui publiaient sur des listes locales et au Japon (la liste Shiki de Matsuyama). C'est là que j'ai découvert le haiku vivant, actuel. Il n'y avait à cette époque aucun haiku vivant disponible en français sur l'internet en dehors de l'Anthologie Mondiale de A. Duhaime.

Comment peut-on expliquer cela ? Quelles en sont les implications actuelles ? Quelles sont les différences liées à cet historique.

Différences de mise en place

Le haiku, comme genre littéraire, apparaît simultanément aux USA, en France et en Serbie vers la fin du 19eme siècle. Ce sont d'abord des traductions d'auteurs japonais souvent dans le style "poétique" parce qu'il n'y a pas encore de culture haiku disponible. Par après, des ouvrages très complets sont publiés. On note déjà une différence à ce niveau. Ces connaissances (ouvrage de Blyth) diffusent dans le public aux USA, en partie suite à l'intérêt suscité par le Japon après la seconde guerre mondiale tandis qu'en France, elles ne semblent pas sortir du cercle des lettrés. Les Canadiens francophones baignant dans la sphère d'influence etats-uniennes y voient leur évolution liée tout en ayant un style propre.

A partir de là, le haiku devient utilisé aux USA sous l'impulsion de la Beat generation (1960) et finit par être enseigné comme genre littéraire aux USA. Ce dernier point est essentiel. Tout le monde sait dès lors ce qu'est plus ou moins un haiku. Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. L'Américain moyen confond souvent haiku et tercet... Cependant, néanmoins, le genre est connu, les connaissances étant disponibles, l'écriture démarre.

A partir de là, apparaissent des groupes d'écriture, des magazines qui diffusent les talents, regroupent les énergies, stimulent l'émulation. Un paysage haiku apparaît. Avec les échanges entre groupes, et les liens avec le Japon, une communauté internationale se dessine, des styles apparaissent, des standards s'établissent, des jeux de règles se définissent.

Arrive alors l'internet. C'est un réseau d'échanges pour commencer (listes de diffusion) puis plus tardivement de publication (sites). Il apparaît aux USA en même temps que le minitel en France. Il faut noter une différence essentielle qui va influencer l'usage que l'on fait du réseau. Le Minitel est plus orienté discussion que liste de diffusion et apport au groupe. Cela va conditionner pendant des années le mode de travail sur les listes.

Différences d'organisation et de deploiement

Il ne faut pas sous-estimer le "pouvoir de publication" et le rôle du réseau dans la destinée du haiku.

La principale cause de diffusion et d'évolution du genre est la circulation d'information. Le haiku est particulièrement adapté à cela par le fait qu'il s'échange, se discute en groupes, par sa petite taille et donc le grand nombre produit mais aussi par la faiblesse de l'enjeu 'droit d'auteur' qui abaisse le seuil de méfiance dans la diffusion.

Les anglo-saxons, on peut mettre les Américains et Anglais dans le même sac, se sont organisés très tôt en groupes. D'abord en mode magazines papier puis en listes. Ils pratiquent l'échange et par après les techniques de réseau depuis plus longtemps que nous, Européens. Ils ont donc constitué une masse critique plus tôt que nous. Cela fut facilité par l'étendue de leur espace linguistique. On observe d'ailleurs ceci dans le monde de l'édition des livres. Ils ont créé la communauté internationale (au moins 80% du paysage actuel). Peu à peu, au fil des concours, avec l'extension de leur surafce médiatique, ils "imposent" leur vision du haïku parfois différente du Japon (aspect Zen ou fleur bleue notamment).

Les Français sont encore fort orientés, édition classique, recueils, papier, groupes et associations non "militantes". Il y a peu de compréhension des enjeux médiatiques et culturels, frilosité et repli sur sa langue. Le paysage haiku ne les intéresse pas. Les conséquences importantes en sont le retard dans la constitution d'une masse critique faisant passer le haiku comme genre littéraire, le peu d'informations techniques disponibles sur le style d'écriture, le peu de haiku visibles. Sur ce point de vue, on peut considérer que Gong, la première revue francophone de haiku, est un premier pas essentiel dans la bonne direction. Mais ce n'est pas suffisant et il faudrait faire sa place dans le paysage car l'internet devient le principal outil d'exploration du monde, y compris culturel.

Ce qui nous manque cependant surtout, ce sont des spécialistes en vulgarisation. Cette absence prive le public de références et donc de guides d'écriture. C'est moins la technicité de certains Japonisants que la présence accessible d'auteurs qui fait défaut actuellement. Il faut porter l'effort sur le haiku vivant, la passé est déjà correctement couvert. On y remédiera qu'en augmentant les éditions papier ou web afin que chacun puisse apprendre par l'exemple. Il y a du chemin à faire en Europe, le Canada est en avance, tiré par le climat d'édition des USA. Sur ce point, il faut souligner le travail fondamental d'André Duhaime qui avec son Anthologie a été le précurseur francophone de la communauté internationale. Il a eu le premier chez nous cette vision du rôle de l'internet et de l'échange international. Son site sert encore d'exemple et de point de départ à beaucoup. Son animation du haiku québecois a été pour beaucoup dans la dynamique actuelle d'édition et d'associations. C'est pour moi, le type de personnes qui feraient avancer fortement les choses.

Différences de réflexes et de mentalité.

De tradition réseau établie, les anglos sont habitués à publier, y compris dans des pays autres (en anglais évidemment). J'ai été surpris par l'intérêt de Américains pour la traduction en français, même en ces temps de brouille. Cela contraste avec le réflexe français de repli sur la seule langue. On m'a même un jour demandé quel était l'intérêt de traduire en anglais...

Habitués au travail en groupes virtuels, les anglos sont plus prompts à la création rapide de projet. On peut créer un projet en moins de 24 h avec des gens que l'on ne rencontrera jamais. N'ayant pas d'argent en jeu, on monte les choses plus facilement avec eux. Ils travaillent plus naturellement en groupes virtuels que nous Européens, qui tenons encore souvent au papier toujours couteux et donc plus malaisé à mettre en oeuvre.

Au niveau des listes, ils adhèrent plus facilement aux "standards du groupe" et discutent moins la nécessité de ceux-ci. J'ai remarqué une attitude très "latine" chez les Français, qui consiste souvent à rejetter toutes règles d'écriture. Les nouveaux veulent souvent tout savoir sans prendre la peine d'écouter. On retrouve ici aussi la différence liée aux technqiues du réseau. Les anglos, plus habitués aux groupes internet appliquent souvent la règle de netiquette qui consiste à observer le groupe avant de parler. Le nouvel arrivant ne commence pas par contester. Cette attitude contribue à un apprentissage "par l'exemple" qui assure la transmission des connaissances et compétences. Par après, l'utilisateur "contestataire" peut se forger son style et même créer un groupe sur base d'un nouveau jeu de règles. L'écriture du haiku est un long apprentissage qui passe par l'écoute. Nos tendances latines actuelles s'en accomodent peu. J'ai déjà eu suffisament d'ennuis avec des membres sur haiku-fr pour savoir que je passe pour un garde rouge avec son petit manuel de règles...

J'ai remarqué aussi la dynamique de ces groupes sans structures hiérarchiques figées. Les échanges font naître une distinction entre membres liée à la reconnaissance de compétences. Un leader virtuel est promu implicitement. Il ne dirige pas le groupe mais en assure le fonctionnement. Peu à peu, au fil de la vie du groupe, un ou plusieurs autres membres sont "promus", et reprennent la guidance. Cela se passe de manière dynamique, mu par la reconnaissance implicite, de manière souple. L'individu ne se font pas dans le groupe mais "élit" ses guides, comme il peut aussi les destituer. Un peu comme un V d'oies sauvages.

Différences de style

Manquant de connaissances accessibles, le haiku français reste fortement imprégné par le fond culturel sur lequel il se développe. Les auteurs restent fortement influencés par leur formation à la tradition poétique occidentale utilisant tout un attirail de figures et artifices techniques étrangers au haïku. C'est à mon sens normal. Nous en sommes au début du haiku vivant en français. Il n'y a pas encore suffisamment de références, d'exemples disponibles pour que le public puisse se faire son idée et dégager son style.

Il faut à mon avis distinguer le haiku français et canadien français. Ce dernier, en "réseau" depuis longtemps et en contact avec la communauté internationale, a dégagé son style. il a atteint une certaine masse critique, tant en publication, qu'en groupes et associations. Ce qui illustre mon propos...

En comparant le haïku français et le haiku international, on peut dégager , à mon sens, les constantes suivantes :

Je termine par les traits qui me semblent constituer notre "marque" sur le long terme.

Quelles influences sur l'évolution du haiku francophone?

Evolutions et dérives du genre

Son audience s'est accrue par l'offre et surtout par la diffusion de sa présence (moteurs de recherche, annuaires). Il correspond aussi à une forme d'esprit actuelle, rapide, le zapping. Le genre diffusant, il touche un public plus large et donc une partie qui n'est pas prête à se plier aux règles et 'cérémonies' de son écriture. Il touche aussi des gens dans une gamme de conceptions plus diversifiée (à cause du nombre). Il ne peut donc que se diversifier aussi.

D'abord par la diversité des regards que les gens portent sur le monde. Les gens vivent dans des environnements différents, plus urbains, pensent dans des cultures différentes, ont des structures verbales, mentales, des syntaxes différentes. Ce ne peut que se traduire dans une forme aussi petite où l'habillage est impossible.

Ensuite parce lorsqu'on s'éloigne des cercles 'rigides' de la tradition, les gens y incorporent leurs règles, celles héritées des formes qu'ils ont pratiquées et qui sont leur "culture d'écriture". Il faut dire que les règles d'écriture sont un ensemble flou qui se prête à toutes les variations et dérives. La forme étant petite et 'nouvelle', la plupart des gens ne prennent pas le temps d'étudier (car cela parait si facile...) comment on l'écrivait avant et donc n'en font qu'à leur tête...

Dans les dérives, on peut noter :

Il y a aussi une extension des situations d'écritures par la diversité des environnements. Des situations nouvelles apparaissent (aeroports, navetteurs, vacances lointaines, embouteillages, guerres vécues au travers des médias, causes à défendre...)

La communication (communion...) facilitée, les concours fleurissent. Ils jouent le rôle d'attracteurs mais aussi de stabilisateurs du genre. Ils déterminent la couleur "officielle". La ligne du Parti.

Les groupes se sont formés, partout. L'écriture du haiku qui fonctionne par nature ainsi. Le haiku essaime, diffuse.

Le poids médiatique et communicationnel des USA et par aspiration des anglo-saxons leur confère une puissance de diffusion et de création de réseaux qui génére un monde de haiku presque uniquement anglo-saxons. Les Japonais, gênés par leur tradition culturelle d'isolement, par leur langue et alphabet illisibles, finissent par ne plus "exister". Le haïku se transforme donc en une poésie nord-américaine, anglo-saxone à tout le moins. C'est la dérive ethnique.

Ayant acquis un certain passé dans le monde occidental, le haïku se cherche de nouvelles voies, libéré du complexe d'infériorité face aux Japonais. C'est d'autant plus facile qu'ils pèsent de moins en moins et à, vrai dire, ont presque disparu de la scène médiatique. Le haïku se décroche du Japon, devient autonome et donc s'affranchit de l'imitation du haïku japonais. Au fond, il a raison. Il évite ainsi la sclérose dans un monde en mouvement. Ses règles séculaires sont remises en cause et bousculées comme toutes les autres. De nouvelles voies (voix) apparaissent alors légitimes.

C'est dans ce cadre qu'il faut placer le questionnement sur l'évolution du haïku francophone. Je dirais même plus francophone européen. Il se développe sans fond culturel, sans suffisamment de connaissances disponibles pour lui servir de bases. Il faut donc d'urgence mettre à la disposition du public, des connaissances, des outils de publication, des lieux de rencontres et d'échanges, des vitrines sur la communauté internationale. L'ensemble de ces outils doit permettre à l'auteur de se faire une idée et de se forger son style propre. Il ne faut pas viser à un style "copié" sur les anglos, mais cependant pas non plus rejeter toute la tradition d'écriture déjà élaborée non seulement dans le Japon classique mais aussi et surtout dans le haiku actuel et se croire "autre" au nom de je ne sais quelle exception culturelle. Cela nous couperait des concours internationaux et de la reconnaissance mutuelle des autres, si importante dans ce domaine d'écriture

Dans la création d'une couleur francophone, le chemin passe par le développement de nos outils de "perception", par l'utilisation de notre sensibilité à appréhender les choses qui nous entourent. Parallèlement à cela, un effort doit être fait pour approfondir la connaissance des mécanismes internes au haïku. Il faut voir ce qui correspond à la structure de notre discours, de notre pensée, s'appuyer sur notre mode vie. Au-delà, la maturité aidant, le style s'allègera des figures traditionnelles de la poésie occidentale et de sa manière de raconter le monde.

Il est très difficile de dire si nous développons actuellement un style propre ou si nous écrivons en marge du courant international par manque de connaissances dû à notre état de "débutant". Cela surtout parce que le "courant" (mainstream des anglos) et le haïku ne sont pas des choses qui se définissent clairement. Je fixe mes points d'évaluation sur l'image moyenne de ce que je lis sur les listes et les concours mais aussi surtout sur un sondage que j'avais réalisé en 2001 sur les règles d'écriture. Les règles ou "pratiques" y étaient classées par ordre décroissant de consensus, ce qui me semblait une bonne approche du caractère flou de l'écriture; chacun pouvant dès lors fixer sa barre selon ses vues. C'est par rapport à cela que je classe les traits stylistiques en défauts et particularités. Néanmoins, la constante d'occurence de certains pose la question de savoir si ce n'est pas une acclimatation qui est en cours. J'ai cependant pris l'option personnelle de considérer cette "dérive" comme un danger qui nous couperait de la communauté à cause d'un style qui ne serait pas unanimement reconnu comme celui d'un haïku.

Tout l'enjeu est actuellement de voir quelle est la marge possible de divergence, de liberté, si on veut continuer à appeler cela un haïku.

Texte en première publication dans la revue Gong de l'Association Française de Haïku, 2004