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voyage ... - Pyrénées Vacances 2003
Serge Tomé
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pluie fine
Plus loin, les champs s'étirent, s'allongent. Les rideaux d'arbres disparaissent peu à peu, les couleurs passent au blond. Ce sont les openfields (les champs ouverts, sans limites) de la Champagne, la terre grise se déchire de traînées blanches de la craie. Etendues plates où les hommes meurent fauchés par les mitrailleuses dès la sortie des tranchées.
La Sologne, une forêt moutonnée de chênes recouvre le sable blanc, les sous-bois et les étendues sont couvertes de fougères. Taches noires et pointues des genêts. Un pays plat. Plus au sud, les champs reviennent, très clairsemés entre des hauts rideaux de buissons et d'arbres plus noirs, des chênes très hauts aux branches zigzaguantes et recouvertes de feuilles. Les herbes et les champs se font blond roux. La terre brun-rougeâtre, les routes bordées de hauts murs de fougères. Puis le paysage se sèche, le jaune des champs en jachère vire au roux, ponctué des longues traînées rouille des rumex. Les champs sont bordés de chênes aux branches dont les extrémités nues zèbrent le ciel. Des pierres blanches sèches affleurent çà et là.
Vers le Lot, le paysage se fragmente, les couleurs s'affinent. Les prairies et champs se font plus jaunes, les arbres plus sombres, des chênes à la ramure déchiquetée. Les versants sud brûlés de soleil sont couverts de coulées de pierres grises. Le sommet des bois est moins rond, plus déchiré. Les rivières coulent entre des falaises verticales, lisses, aux formes arrondies et grises couronnées de chênes. Une eau verte, lente entre des bancs de galets blancs. ... En voyage... aire d'autoroute --
On fait étape. Une grande maison dans un parc avec des arbres merveilleux. Plus de 40 espèces. Discussion sous les arbres avec le propriétaire. Il est iranologue. Il a travaillé en Afghanistan, en Iran. Nous avons parlé des Robayats et de la poésie persanne. Il y a des similitudes avec le haiku. Un peuple très cultivé. Même les paysans analphabètes récitent les classiques et composent à la fin des soirées... Loin de la mondialisation de la World Company...
06/07 Le Pays Basque, ce sont des vagues. D'abord des vagues de collines arrondies, puis de plus en plus fortes, jusqu'aux de montagnes bossues et les sommets déchirées. Toutes les nuances du vert avec une prédominance des sombres. Les bois sont comme l'écume des vagues. Ils couvrent par lambeaux, par trainées les collines puis les montagnes. En montant, on passe des prairies aux versants très escarpés couverts de fougères et parsemés de chênes. Peu de rochers visibles sauf sur les hautes montagnes.
Rencontre sur un sentier étroit accroché à la pente d'un groupe de vaches au trot, se suivant à la queue-leu-leu. Un train que rien n'arrête... La pluie arrive. Là-haut, dans la montagne, une nappe continue de nuages blancs, feutrés s'écoule entre les sommets comme une marée qui déborde la crête puis finit par les effacer. Le ciel devient gris-bleu, les montagnes lointaines s'estompent tandis que les plus proches prennent des couleurs plus sombres. L'air fraichit et le vent se lève dans les feuillages.
07/07/03 Une route étroite entre les sapins. Juste la largeur de la voiture, la route tourne et tourne. A gauche, le vide et le sommet des arbres, à droite, la pente abrupte couverte de fougères. On monte vers les nuages. Vers le haut du col, le nuage déboule d'entre les sapins et coule sur la route vers le vide. Peu à peu, le monde s'efface, on entre dans le vide. Celui des peintres chinois, où le plein et le vide génèrent le monde. Tout en haut, cet oiseau posé sur le sommet d'un poteau de neige.
... Elle a de beaux yeux. Elle me regarde un instant. Deux mondes se croisent. Dans l'espace d'un regard. Elle est là avec quelques autres sur la route et autour. Vaches en errance sur ce bout de route accrochée à la pente, juste avant le sommet du col.
Il me fait envie, malgré sa difficulté de vivre. Moi, qui suis là en vacances, à le regarder. Vivre. Le lendemain, il tond. Lui sur le tracteur, sa femme à pied avec le rateau sous un soleil écrasant. La division millénaire du travail. L'autre moitié du monde ... ...
... lumière bleue, le soir tombe sur le pré
Il a une belle couleur dorée ce vin de Jurançon. Un goût sucré avec une touche amande amère.
... 08/07/03
... Plus à l'Ouest vers la mer, en Pays Basque, les montagnes sont plus aigües, avec des affleurements de roches rouge vin. Le pays reste vert. Les maisons sont blanches avec des boiseries et des volets rouge piment. Le blanc et le rouge, deux des couleurs du drapeau basque avec le vert. Les Basques, tout une histoire. Une nation très ancienne fragmentée entre deux pays. Ils ont une histoire, une langue étrange unique, ne se rattachant à aucune autre. Des mots étranges avec beaucoup d'X'. On sent l'âme d'un peuple. Ils se battent, chacun contre leur état. Mouvement armé, terrorisme, assasinats d'élus, attentats, violence, "taxations"... Vers l'Espagne, les maisons changent. De grosses maisons anciennes, cubiques de pierre rouge avec les étages en bois, comme les chateaux du Moyen-âge japonais. Et d'autres plus nombreuses, blanches avec des balcons qui s'élargissent en montant et se nichent sous les toits en occupant toute la façade.
Saint-Jean de Luz... Un ancien port baleinier. Qui ne pêche plus que la morue. Un bassin d'eau bleu clair entouré de maisons blanches aux boiseries rouges et de verdure. Des couleurs au soleil. Quelques bateaux de pêche et leurs filets. Une place à l'ombre des platanes. Les maisons anciennes des riches armateurs. Un ancien port de corsaires aussi... il ne fait pas bon se garer de travers. Il faut dire que la ville est pleine comme un oeuf.
Espelette. Ville du piment. Les maisons blanches avec les piments rouges qui sèchent aux façades. Quelques rues étroites en pavés rouges avec des petits magasins à l'ombre. Le piment dans toutes ses formes, purée, compote, confiture, sauces, conserves ...
.... La montagne doit être, comme les Anciens le disent, le domaine des Dieux. C'est un monde différent de la vallée. Elle se voile et se dévoile quand elle le veut. Deux jours, elle s'est cachée alors qu'il faisait clair dans la vallée. Et maintenant, elle se découvre dans le bleu du soir.
09/07 Le temps est couvert ce matin. A la radio, hurlements des soldats, pleurs des femmes, bruit des chars qui détruisent les maisons, mille et une nuits de Bagdad... Ils sont partout, même ici.
De la vallée en V, on ne voit que le fond et les pentes qui se perdent dans le nuage. Impression irréelle d'un dessin inachevé, l'encre s'est perdue dans le blanc de la feuille.
Au sommet, la bruyère perdue dans le brouillard. Quelques orchidées. en haut du col --
Pas de lune ce soir. De lourds nuages gris qui coulent des montagnes et apportent une fraicheur de pluie après la forte chaleur de la journée.
Il a une bonne tête, le cheval... Depuis mille ans, il regarde avec crainte le monstre du chapiteau d'en face. Saint-Engrâce. Une petite église asymétrique, un cimetière discret et des tombes très anciennes avec des pierres en forme de poteaux avec un cercle de pierre sur laquelle est gravée une étoile solaire. Des chapiteaux avec leurs scènes sculptées, et peintes comme au Moyen-Age.
Au retour la route serpente dans le fond de la vallée. Des petits villages, des maisons isolées et leurs jardins entourés de vieux murs de pierre couverts d'herbe. Et les palmiers, un peu partout. Ils sont dans la région depuis la conquête de l'Algérie en 1850. Signe d'opulence, le palmier s'étale au soleil.
C'est aussi un pays de transhumance. Les bergers partent tout l'été en altitude avec des gros troupeaux de vaches, chèvres et moutons. Le départ se fait de nuit, en cérémonie, à la lueur des flambeaux. Ils partent vers les sommets où les bêtes errent sur les très fortes pentes couvertes de fougères et les rochers. Il est habituel de les rencontrer sur les routes des cols.
11/07 Courbes brusques, secousses, le petit train circule sur une voie très étroite accrochée à la paroi rocheuse. Juste place pour la voie entre deux verticales. Dix kilomètres d'une voie très ancienne datant de la construction d'un barrage de haute montagne à plus de 2000 m. La montagne s'étire à perte de vue, dévoilant ses courbes rocheuses, ses coulées d'éboulis des centaines de mètres sous la voie. Peu de végétation, seulement quelques pins dessèchés, gris.
...
L'heure bleue. Le soleil vient de se coucher sur les montagnes. Du sommet, dans l'herbe rase, l'air chaud du soir. Vrombissement. L'insecte passe et le soleil se couche.
13/07 La Pierre Saint-Martin. Un des passages vers l'Espagne. Un col qui monte très fort en tournants dans un paysage désertique de champs de pierre à 1800 m d'altitude. Beaucoup ont peiné pour arriver ici, certains ont du en conserver des séquelles ...
La région est morcellée en pays et vallées. Chacune a son histoire et ses particularités remontant très loin dans le temps. Ce sont d'anciens mondes clos, parfois de petits états qui se sont battus entre eux. C'est d'autant plus vrai entre France et Espagne, une jointure entre deux états rivaux. Les bêtes en liberté dans les montagnes ignorent les frontières, ce qui entrainent de conflits pour l'accès aux sources, pour les zones de pâture. Conflits ayant parfois tournés aux guerres locales, villages razziés, meurtres... Ce dimanche, c'est la grande affaire. On célèbre l'anniversaire du traité de paix entre les bergers de la vallée du Barétous et leurs voisins espagnols de la Ronca. Les autorités des vallées reviennent prêter par trois fois le serment de paix. Depuis 1383. Le plus vieux traité européen en application. Les Français ont le droit de laisser paître en Espagne. En échange, chaque année, les Espagnols peuvent choisir trois génisses. Le sommet désertique du col est couvert de monde. Chants de montagne, cloches des vaches, danses folkloriques au milieu de la route étroite. Repas sous la tente. Des bergers espagnols passent, couverts de peaux de moutons avec au dos de grosses bidons de fer qui font un bruit de tambour dans leur marche saccadée. Ils ont un très haut chapeau en pointe où flottent des rubans multicolores, une couleur par village. Puis ce sont les autorités. Les Espagnols, avec leurs capes noires aux épaules de dentelles blanches, culottes noires serrées et chapeaux noirs ronds à grands bords. On les dirait sortis d'un film de cape et d'épée. Les Français sont en costume avec l'écharpe de la République. Serments répétés trois fois à haute voix, la main sur la pierre frontière. Serment des bergers serrant tous un baton tenu horizontalement.
Les génisses blondes arrivent alors au milieu de la foule. Les bergers se mêlent à elles, en choisissent, les saisissent par les cornes pour les faire s'agenouiller, examinent, tâtent. Les bêtes s'affollent ,tournent en rond contraintes par les batons. Et les hommes qui se déplacent au milieu de ce tumulte... ... L'orage arrive. Il fait pourtant encore beau mais le tonnerre roule dans la montagne.
14/07 l'ombre du rapace glisse the hawk's shadow
écrire dans le noir et lire dans l'éclair
Un chemin de grosses pierres monte vertigineusement à flanc de montagne. Plein soleil...
Ce soir, l'Orage... Alerte orange de Meteo France. Dans le ciel, un roulement continu du tonnerre et des nuages bleu nuit aux reflets oranges passent la montagne. Les vaches effrayées dans le pré se regroupent et se serrent une contre l'autre.
Les grelons sont tombés, gros comme des oeufs de poule dans un bruit de fusillade, avec la densité du gravier que l'on décharge. Quatre minutes de glace qui vole dans tous les sens, de métal qui prend des coups. Quatre minutes de peur... Puis, à l'église, le tocsin qui sonne l'alarme et appelle les hommes.
16/07 Le Somport, un col haut perché, frontière avec l'Espagne, un paysage désertique de roches et de sapins grêles. Une brèche entre les montagnes. Vers l'Espagne, c'est le chemin millénaire des pélérinages de Saint-Jacques de Compostelle, la voie des pélerins en marche vers l'étoile. Le temps est plus beau vers l'Espagne, le ciel plus pur.
Retour par le col du Pourtalet. Juste après le col, un haut plateau où la prairie fait des vagues dans un cirque de montagnes. Quelques chemins qui courent l'herbe rase battue par le vent. Une bruyère très basse, des fleurs roses en étoile, sans tige et sans feuilles, des iris très hauts, d'un bleu foncé intense teinté de mauve. Les troupeaux paissent, sauvages. Monde sans limite. Des moutons, des petits chevaux bruns. Au loin sur les pentes, des vaches blanches se suivent sur un sentier étroit. Un chien court parmi l'ombre des nuages.
Zone pastorale. Des animaux partout sur la route. Troupeaux de moutons, grandes vaches blanches nonchalentes entre les autos.
soleil brûlant --
Il y a aussi des cyclistes bariolés partout. Ceux qui montent sont souvent au bord de l'épuisement, hors du monde. Alors ils zigzaguent en travers de la route sous l'oeil des vaches nonchalentes, presque à l'arrêt tant la pente est forte.
Le temps est au beau ce soir.
quelques étoiles sur la montagne nuit d'été ... 18/07
midi :
... 19/07 Albi. La cathédrale de briques ressemble à un paquebot échoué dans la ville. Cela tient à sa structure en une suite de tours rondes et étroites, sans arc-boutants. Le léger évasement à la base des tours leur donne un aspect de mur de barrage contre lequel viendrait buter le flot du Monde. A voir la violence de la lumière, on en oublie que c'est une région de mines de charbon. Les damnés de la terre...
20/07 L'Aubrac, une chambre merveilleuse dans une vieille ferme du 17 ème sur les hauts plateaux. La houle de la lande sous le vent, les orgues de basalte. Laguiole, ville des couteaux. Il y en a de merveilleux, avec des manches en bois précieux. Toute la pureté des lames.
21/07 Puis, c'est le Massif Central, la région des volcans inactifs... çà et là, attente de réveil, les cônes se dressent dans les vagues des collines et les courbes gracieuses des coulées de lave enterrées.
22/07 Le dernier jour, une nuit dans un château du 14eme près de Nevers. Une chambre voûtée dans une grosse tour ronde, fenêtres à croisillons de pierre et meurtrières.
Nevers. Saint-Etienne, une réplique en plus petit de la grande cathédrale disparue de Cluny. les dalles de beton éclaté en face de l'église romane...
Pontigny, une immense église posée comme une coque de vaisseau retournée au milieu des champs. On y arrive par une longue allée sombre sous les tilleuls et dès l'entrée, on est frappé dès l'entrée par la douceur infinie de la lumière intérieure. Toutes les nuances du blanc dans ses tons les plus chauds. Un intérieur d'une pureté de lignes et de formes à faire se recueillir et toucher la Lumière. La porte donne sur une enfilade de voûtes en arcs brisés, pures, sans décoration. La lumière venant de droite les éclaire chacune d'un blanc différent. On pénètre alors dans la nef, immense, sans autre décoration qu'un jubé, une haute grille noire et or qui coupe la nef en deux. Au choeur, les hauts vitraux aux couleurs merveilleuses n'arrivent pas à troubler tout ce blanc. A voir une fois dans sa vie...
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Copyright Serge Tomé, 2003