Haiku - tempslibres - Présentation de livre ...

Sous le chapeau de paille
Marie Dupuis

C'est le second recueil de Marie Dupuis. Il confirme ma première impression. L'auteure a une écriture large qui touche à tous les registres de la Vie. On sent le vécu, l'instant perçu, le regard sur les choses, parfois amusé, parfois grave. Elle excelle aussi dans le rendu des atmosphères, juste en posant les éléments essentiels et en nous laissant faire le reste.

Et puis, j'ai un faible pour les haïkus du Québec, si particuliers.

J'ai bien aimé :

Les atmosphères

odeurs de café
de confiture et de pain grillé
je lève le store

Un haïku d'odeurs comme je les aime. Il ne s'y passe rien, mais c'est si riche par l'éveil des sensations en nous que nous l'intégrons comme si nous l'avions vécu. La journée sera bonne.

vague de chaleur
les hommes en camisole
une Molson en main

Tout y est. Il y a comme une nostalgie du passé qui donne du corps à l'image. Et l'opposition chaud versus froid la renforce. A remarquer ici comme dans d'autres de ses haïkus, un effet de zoom : de l'environnement au détail. C'est mon préféré. On dirait du Norman Rockwell.

pleine lune
sur la chaise du balcon
dort le raton laveur

Image immobile avec de nouveau le zoom. Mais c'est aussi le lien entre la chaise et le petit animal qui nous rend ce haïku si attachant. L'auteure pose les éléments et laisse le charme agir.

Minimalisme

lundi sept heures
ces grincements de poulie
chez la voisine

Un autre aspect de cette écriture bien visible ici. L'auteure a posé juste deux détails et cela nous suffit pour reconstituer la scène. C'est une des caractéristiques de son écriture.

Court-métrages

court dans les bois
une odeur de sucre
j’ai faim

Zoom : du Monde vers Moi. Opposition aussi entre Moi et le Monde. Je ne le vois pas comme un haïku mais comme l'essence d'un récit. Un de ces objets que je commence à identifier et qui ont une organisation différente du haïku mais qui en partagent les caractéristiques dynamiques.

chalet en chantier
un ouvrier
cogne des clous

L'instant est rendu par les sonorités. Ce sont elles qui ont donné du corps à ce moment et ont assuré sa trace en mémoire. Cette image est, pour moi, nord-américaine.

Nouvel An
la sirène d’une ambulance
sur le coup de minuit

Autre fragment dont l'activité est due à la juxtaposition inattendue de trois éléments eux-mêmes "chargés". En fait, un récit juste ouvert.

Humour.

Balconville
le cardinal et les mésanges
sont revenus
crêperie bretonne
assis face à face
ils textent

Cela aurait été un autre lieu, l'effet n'aurait pas été le même. Je ne sais pourquoi. A remarquer les effets visuels de symétrie en L2 (face face) et en L3 ( "te"x "te" nt) qui miment la situation et la diminution de longueur qui conduit au silence entre eux.

jujubes
dans la bonbonnière
rien que des noirs !
déménagement
des boîtes et des boîtes
de boîtes vides

L'humour mais pas seulement... On rencontre chez l'auteure souvent de ces haïkus "innocents" en surface et dont le discours profond est plus dense.

Sens du détail.

danses de rue
arabesques dans le frimas
de mon verre de bière

Le grave.

Fête du cimetière
les cris de la corneille
écourtent les prières

Quelque chose se passe. L'auteure effleure le sujet, pose les éléments et par leur juxtaposition, crée le trouble en nous. On pourrait trouver ce haïku humoristique mais, c'est pour moi, seulement au niveau de surface. La juxtaposition nous fait entrevoir un discours profond différent, plus inquiétant.

l’heure des nouvelles
un soldat revient de guerre
dans un cercueil

Il me fait penser à la chanson "7 O'Clock News/Silent Night" de Simon et Garfunkel.

malaise
elle me regarde
la regarder

Minimalisme, l'instant noté, atmosphère, et quelque chose qui passe d'elle à nous. Un autre haïku au discours profond dense.

Le Mystère

au pied du phare –
les ricochets d’un galet
en eau trouble

Ouverture, non-dit... Un haïku au discours profond peut-être très lourd. J'aime bien les oppositions Haut versus Bas, Clair versus Sombre. Et ce galet qui hésite à la surface de l'Eau, image de l'Inconscient.

La magie.

parc Jarry
sous le saule pleureur
des mouches de lumière

C'est la Lumière qui survit à la Nuit. Purement magique.

Revue par , 2017

couverture du livre

Sous le chapeau de paille.

Haïku

Editions David, Ottawa ,
Collection Voix intérieures - Haïku.
ISBN 978-2-89597-590-8
61 pages, format 13,5x21x5 cm
87 haïkus

David : http://editionsdavid.com/ ; 12 CAD